Oma

Publié le par vieviablog

Je l'appelais "Oma". Ellé était née le 10 mars 1908. C'était ma grand-mère de Lohr, ma grand-mère de tous les jours, par opposition à Mémé, ma grand-mère de Seltz, trop rare et de ce fait très aimée, sans doute préférée dans mes toutes jeunes années.

Elle a toujours été là, liée à tous les événements de ma vie, de même que Opa, mon grand-père. Ils étaient paysans, attachés à la terre, vivant avec les saisons, simples mais sensés, économes et généreux, du moins avec leurs petits-enfants.

Je les vois comme des gens foncièrement bons, mais en écrivant cela, je me souviens que mon grand-père avait eu une altercation avec un homme du village, qui s'était terminée avec une fourche plantée dans la main du grand-père.

Ma grand-mère Henriette était une femme travailleuse, dure à la tâche. Elle savait mener presque tous les travaux de la ferme, ce qu'elle faisait quand son mari gagnait un peu d'argent en tant que chauffeur pour un moulin, plus tard pour la laiterie. Elle semblait n'avoir peur de rien, et pourtant je me souviens que vers mes 6 ans, elle dut se faire opérer de la vésicule biliaire: elle était persuadée qu'elle allait mourir et m'avait offert une grande poupée (glacée), la plus grande qu'elle put trouver, afin que je me souvienne toujours d'elle. Je me souviens aussi que vers cette époque, elle se faisait fabriquer un dentier: elle revenait du dentiste après l'extraction de 4 ou 5 dents et se remettait au travail comme si rien ne s'était passé, ce qui suscitait déjà mon admiration à cette époque.

Je sais qu'elle avait été dure avec mon père, né en tant qu'enfant vaguement illégitime: elle avait conçu cet enfant avec un tout jeune homme (il avait 19 ans, elle 22 à la naissance de mon père) et le mariage ne s'était fait qu'après la naissance, ce qui était répréhensible à cette époque. Sans doute avait-elle souffert des racontars, de même que mon grand-père. Ils n'aimaient pas évoquer cette histoire, alors que j'étais si fière d'avoir de jeunes grands-parents.

Elle s'est adoucie sur le tard, avec la naissance des enfants de ma tante, en particulier celle de ma cousine Annick, née en 1970, son grand trésor, qui lui fut ravi 16 ans plus tard, ce qui lui déchira le coeur à jamais. 1986 fut son "annus horribilus", puisque ma cousine mourut en juin dans un accident, et mon père en novembre d'un cancer.

Elle se reprit pourtant, s'intéressa à nouveau un peu à la vie, tout en restant affaiblie. Elle fêta encore ses 80 ans et vécut le mariage de mon frère, en 1988, avec une émotion très grande. Mais sa santé déclinait, et elle nous quitta en février 1989, en disant "Pourquoi déjà ? Pourquoi moi ? D'autres vivent bien plus vieux !" 

Son prénom figure dans mon état civil, et autant je trouvais ce "Henriette" ridicule autrefois, autant il me touche aujourd'hui. Elle reste présente dans mes souvenirs. Je ne fais jamais de pommes de terre sautées sans penser aux siennes, les meilleures que j'aie mangées. Je lui dois tant de bonnes choses. Elle l'a su, je le lui ai écrit avant qu'elle parte.

Le 10 mars était son anniversaire, qui marquait le début du printemps. "Der lange Winter ist vorbei" disait-elle. Je ne comprenais pas cette phrase autrefois. L'hiver, me disais-je alors, n'est pas plus long qu'une autre saison. aujourd'hui je la comprends.





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