Dimanche 6 mars 2011
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Il fut un temps où l'on entendait poser une drôle de question, le samedi après-midi ou le dimanche matin, dans mon village. On demandait aux enfants d'une
dizaine d'années: "Tu as déjà fait tes phrases ?"
L'épicier demandait, la grand-mère demandait, le voisine demandait, et nous nous posions aussi la question entre
nous, lorsque nous nous croisions.
Si à cette époque nous avions eu MSN, nul doute que nous en aurions parlé sur MSN, et nous nous serions sans doute
refilé des tuyaux.
Il s'agissait d'une méthode chère à notre instituteur, M. Balliet, à qui nombre d'entre nous doivent leur aptitude à
écrire sans fautes.
Tous les samedis, il nous donnait des "phrases" (5 pour le CM1, 10 pour le CM2): il s'agissait de chercher dans le
dictionnaire 5 mots, d'en recopier la définition, ni trop courte ni trop longue, et de l'illustrer par une phrase.
Mais attention: cette phrase devait être personnelle. M. Balliet avait une intuition infaillible pour ce qui était
recopié, et nous connaissait bien aussi, je suppose.
Le lundi nous passions une bonne heure à corriger "les phrases".
J'avais plus de chance que bien d'autres du village, car ma mère parlait parfaitement le français, ce qui n'était pas
si courant, et je pouvais la mettre à contribution.
Je me souviens encore que je fus complimentée pour la phrase illustrant le mot "châssis": "Mon père a construit un
châssis pour le jardin".
M. Balliet avait-il appris cette méthode à l'école normale ? Etait-elle personnelle ? Toujours est-il que sans le
réaliser alors, nous avons appris à travers cet exercice bien des choses.
Je me souviens qu'un jour nous avions commencé les phrases en classe, le samedi après-midi (parce que nous avions
encore cours le samedi après-midi, à cette époque).
L'un de nous avait un petit dictionnaire de poche. Il fallait chercher le mot "escamoteur". Le dictionnaire donnait
comme définition "qui escamote". Nous savions bien que M. Balliet ne voulait pas d'une telle définition et que nous aurions dû chercher plus avant.
Mais l'un de nous écrivit "qui escamote" et les autres le suivirent.
Le lundi, M. Balliet interrogea en commençant par la rangée de derrière (oui, je me souviens encore
comment étaient assis les 10 élèves du CM2 d'alors).
-Liselotte ? La définition d'escamoteur ?
-Qui escamote ...
S'en suivirent les reproches attendus sur l'ineptie d'une telle réponse.
-Fabienne ?
-Qui escamote !
-Simone ?
-Qui escamote...
-Viviane ?
-Qui escamote ...
M. Balliet voulut en avoir le coeur net et poursuivit:
-Jean-Marc ?
-Qui escamote.
-Eddy ?
-Qui escamote.
-Danièle ?
-Qui escamote.
-Claudine ?
-Qui escamote.
Il renonça à se fâcher.
Ne restaient plus que les deux élèves de la première rangée, Gerti et Pierre qui, eux, avaient cherché plus avant et
copié la définition de verbe "escamoter".
Ajoutons à cela que Pierre était le fils de M. Balliet; et qu'il avait de meilleures raisons que nous pour faire
précisément ce qui était demandé.
Nous avons dû tous conjuguer le verbe "travailler", en guise de punition.
Pour la petite histoire, 7 d'entre ces dix élèves ont eu plus tard le bac.
Pierre est agrégé d'allemand et Claudine est CPE dans le lycée où j'enseigne.
Eddy n'est plus, depuis longtemps déjà.
M. Balliet, lui, est toujours vaillant, mais sait-il à quel point nous lui sommes reconnaissants de tout ce qu'il
nous a appris ?
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